Cruel to be kind Cruel to be kind Cruel to be kind Cruel to be kind Cruel to be kind Cruel to be kind Réalisé par Collectif Intro - Agence de communication
Jay-Jay Johanson
autour de l’album “Opium”
7 questions
Talk-back
Bonus Apparents

Jay-Jay Johanson
autour de l’album “Opium”
7 questions
Talk-back
Bonus Apparents

Tous les mois (ou plus souvent si l’actualité pousse à la roue), je consacrerai le Focus de Cruel To Be Kind à un musicien qui le vaut bien. On accède au Focus par la vitrine du magasin sur la home-page du site ou en cliquant sur la pochette du disque que tient le personnage blond dessiné par l’ami Fred Peltier, près de l’entrée.

Jay-Jay Johanson inaugure cette section. J’ai toujours trouvé que Jay-Jay avait un talent fou, mais curieusement, je n’ai pas écrit tant que ça à son sujet, même si j’ai chroniqué, depuis 1997, pour Rock&Folk, Fnac.com et même Soundkeys (!), huit de ses dix albums studio.

Tant que faire se pourra, un Focus comportera plusieurs sections. Pour Jay-Jay, je propose notamment une interview récente et exclusive accordée à Cruel To Be Kind et, en Bonus Apparents (oui, comme dans “Writing On The Edge”), mes chroniques originales de ses disques (sauf bien sûr, déontologie par rapport à Rock&Folk oblige, celle de son dernier album — encore fraîche, elle est consultable dans le numéro 574 du journal).

Dans ce premier Focus, l’interview se divise en deux parties. Lorsque j’aurai l’occasion de le faire, je poserai à certains artistes que je suis depuis longtemps, les mêmes questions, à plusieurs années d’intervalle, histoire de voir si leurs réponses varient ou pas. Dans le Talk-back de Jay-Jay, ses premières réponses remontent à 2000, année de la sortie de “Poison”, son troisième album. Les autres datent d’avril 2015.

 

 

Un verre de vin à la main

 

“Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup d’ironie dans les chansons de mon premier album. Je suis purement et simplement quelqu’un de très mélancolique, qui adore passer du temps replié sur lui-même. Quitte à m’en plaindre. Je médite et j’ai besoin de souffrir pour écrire. Je ne suis ni Chris Isaac, ni George Michael” me confiait Jay-Jay Johanson en 1997. Or donc, le cool escogriffe polaire pour plaire était sérieux. Il y a dix-neuf ans, lorsqu’il y proférait ses menaces de pacotille (“So Tell The Girls That I Am Back In Town”) aux filles de Suède et d’ailleurs. Sérieux lorsqu’en live, il gesticulait comme une mante religieuse sur ses premiers plateaux de télévision. Et sérieux enfin, lorsqu’il prétendait mal connaître Scott Walker. Sincère, aussi. Plus le pays dont on vient est petit, plus la curiosité, l’envie d’autre chose et d’ailleurs sont grandes. “C’est grâce à mon père, que j’ai découvert Chet Baker. Je voulais tout connaître, pour mieux apprécier, quitte à aimer les mêmes choses que lui. Je suis très fan de Ryuichi Sakamoto, qui vient aussi d’un petit pays et qui porte forcément un regard intéressant sur les choses” confirmait-il à une terrasse de café de la Butte Montmartre, si ma mémoire est bonne. Et cette passion pour les crooners, n’était-ce pas un peu du cinéma ? “Non, mon truc, c’est les musiques de films. D’Alfred Hitchcock, des James Bond, les thèmes de Francis Lai, les airs des Walt Disney. Je rêve de faire la même chose. Il me faudrait trouver de jeunes metteurs en scène talentueux, mais ce n’est pas évident. J’ai récemment vu ‘Je t’aime moi non plus’ de Serge Gainsbourg, et je pense que c’est un des plus grands films de tous les temps. J’ai branché un cinéaste en herbe sur un éventuel remake, et nous sommes très excités par ce projet.” Près de deux décennies et une honorable pile d’albums studio plus tard, Jay-Jay de Trollhättan a évolué, mais est resté fidèle au jeune fureteur trip-hop qu’il était déjà. Depuis 2013, il se ressemble même davantage et les chroniques de ses disques les plus récents sont aussi dithyrambiques que celles des premiers. Comme je l’ai écrit dans le Rock&Folk daté de mai 2015, “ ‘Opium’ ratisse plus fin et plus large. Bien sûr, ce torcheur de torch songs est souverain lorsqu’il fait mine de battre Bacharach en retraite (‘Be Yourself’ et son glockenspiel), tire parti de suite d’accords que d’autres jugeraient éculées (‘NDE’ mériterait de trôner en tête des charts de tous les pays civilisés), et croone sur fond de breakbeats et d’harmonies jazzy (‘I Don’t Know Much About Loving’). Mais Johanson fait également mouche sur le résolument rock ‘Moonshine’ ou lorsqu’il ouvre grandes les réverbes des guitares arpégées de ‘Scarecrow’, écrit et conçu avec Robin Guthrie de Cocteau Twins.”

Faux timide et véritable homme de scène, qu’il arpente un verre de vin à la main et en compagnie de ses deux fidèles musiciens, Jay-Jay Johanson va certainement se produire, dans pas longtemps, tout près de chez vous. Bouder un de ses concerts serait une grave erreur. Ce qui émane, sur les planches, de ses chansons — cristallines sous leur fine couche de poussière d’astres éclaireurs, elles sont autant de pieds de nez aux cœurs clos — procure une émotion aussi rare qu’intense. Entre fantasme et certitude, entre rire et larmes.

 

 

 

 

7 questions à Jay-Jay Johanson

 

J : La nostalgie et la mélancolie font partie de votre arsenal artistique depuis vos débuts. Avez-vous une préférence pour un de ces deux états d’âme ?

 

Jay-Jay Johanson : Mmm, je ne sais pas… Je ne suis jamais posé la question, mais disons, plutôt la mélancolie. Je ne suis pas quelqu’un de fondamentalement nostalgique. Je ne regarde pas trop en arrière, ni en avant d’ailleurs. J’essaie de me concentrer sur le présent, mais la mélancolie fait assurément partie de ma vie.

 

 

J : Quand décidez-vous d’enregistrer un nouveau disque ? Ressentez-vous parfois un besoin pressant de retourner en studio ?

 

Jay-Jay Johanson : En vérité, je n’arrête jamais d’écrire et j’enregistre en permanence. A l’époque de “Tattoo”, alors que je pensais que le disque était terminé, avec sa pochette et son tracklisting définitif, j’ai écrit la chanson “Lychee” qu’on a finalement rajoutée au dernier moment. Peut-être aurait-elle correspondu davantage à l’album suivant, “Poison”. “Lychee” est une sorte de pont entre ces deux disques et je peux en citer d’autres qui ont été créées de la même manière entre deux enregistrements. “Dilemma”, sur “Spellbound”, indique, quelque part, la direction que j’allais prendre avec “Coackroach” en 2013.

 

 

J : “Opium” est plus kaléidoscopique que “Coackroach”, comme si vous aviez éprouvé le besoin de montrer davantage de facettes de votre personnalité musicale…

 

Jay-Jay Johanson : Vous avez tout à fait raison. Je considère aussi que les arrangements y sont globalement plus groovy, et la plupart des chansons de ce nouvel album ont un charme qui était absent de ma musique depuis de nombreuses années. Depuis “Whiskey” et “Tattoo” peut-être.

 

 

J : Jusqu’à la fin de votre carrière, vous serez certainement associé à la scène et au son trip-hop des années 90. Est ce quelque chose qui vous dérange ?

 

Jay-Jay Johanson : Désormais, je n’ai aucun problème avec ça. A un certain stade de ma carrière, j’en ai eu marre de tout, et j’ai décidé de travailler autrement. Lorsque je me suis attelé à l’enregistrement d’ “Antenna” en 2002, il fallait que les choses changent de façon à ce que, peu après, elles changent à nouveau. Quitte à ce que j’en revienne à mon point de départ (rires). Mais après “Rush”, en 2005, j’ai fait le choix de ne pas revenir au trip-hop. J’ai ressenti le besoin de me tourner vers la pop expérimentale, héritée du krautrock et du rock psychédélique. Ma façon d’écrire n’a jamais réellement évolué, mais j’ai choisi d’habiller mes chansons autrement, de laisser respirer d’autres influences.

 

 

J : Le monde se barre en sucette, va de mal en pis. Les musiciens sont des troubadours modernes. Pensez-vous qu’on ait davantage besoin d’eux en ces temps tourmentés et désespérants ? Avez-vous l’impression d’avoir un rôle à jouer ?

 

Jay-Jay Johanson : Oui, peut-être. Ce que je sais, c’est à quel point la musique est importante pour moi et combien elle l’était déjà lorsque j’étais enfant. Je suis certain qu’il en va de même pour beaucoup de gens. Je n’arrête pas de recevoir des lettres et des messages de fans qui me disent à quel point les mélodies et le fait de raconter des histoires sont capitaux pour eux. C’est alors que je réalise l’importance de ce que je fais.

 

 

J : Des artistes comme Charlie Parker, Miles Davis, le Velvet Underground, Dylan ou Bowie ont éduqué leur public, l’ont tiré vers le haut. Les stars de la musique d’aujourd’hui font exactement le contraire, traînent leur public plus bas que terre. Que vous inspire cette évolution ?

 

Jay-Jay Johanson : Je ne sais pas, je pense que tous ceux qui écrivent devraient prendre la mesure de l’importance de leur travail. Dans les années 60 et 70, l’activisme prédominait, mais quelque part, j’ai le sentiment qu’on va revenir à cette sorte d’état d’esprit. Ça fait sens pour beaucoup de jeunes, certains d’entre eux sont même complètement cinglés (rires).

 

 

J : J’ai eu la chance de vous voir deux fois en live récemment : appréciez-vous davantage la scène aujourd’hui ?

 

Jay-Jay Johanson : Absolument, avec dix albums derrière moi, c’est un vrai bonheur que de monter un répertoire. Je peux créer un mélange de chansons vraiment intéressant, ce qui, bien sûr, était impossible au départ. Avec mes musiciens, après quinze années passées ensemble, nous fonctionnons mieux en tant que groupe également, et j’apprécie énormément mon public. Il est attentif, beau et généreux.

 

 

 

 

Flash-back (2000-2015)

 

J : En studio, préférez vous travailler comme un groupe ou comme un artiste solo ? Avez-vous tendance à échanger des idées avec vos collaborateurs ou êtes-vous plutôt directif ?

 

Jay-Jay Johanson (2000) : “Poison”, à la différence de mes deux premiers albums qui sonnent très studio project, nous a donné l’occasion de répéter comme un vrai groupe. Nous avons enregistré ensemble puis, lorsque les musiciens sont partis, j’ai effectué ma petite cuisine avec les bandes, bidouillé un peu le côté électronique. Mais “Alone Again” et “Far Away” sont restées telles que nous les avons enregistrées. J’apprécie aussi cette façon de faire.

 

 

Jay-Jay Johanson (2015) : Sincèrement, je dirige pas mal les séances, mais je sais également de quoi mes musiciens sont capables, et je mets un point d’honneur à en tirer le meilleur parti. Je leur fais parfois atteindre des sommets, et ils me surprennent ainsi qu’eux-mêmes.

 

 

J : Les textes vous viennent-ils facilement ? Comment les écrivez-vous ?

 

Jay-Jay Johanson (2000) : Au risque de paraître prétentieux, je dois dire que les paroles me viennent de façon quasi inconsciente. Les vingt minutes avant de m’endormir sont les plus créatives. J’ai pris cette habitude à l’école d’arts que j’ai fréquentée à Londres, et cet instant reste le plus prolifique pour moi. J’ai toujours un bloc et un stylo près de moi lorsque je dors, et au matin, je découvre ce que j’ai écrit, parfois avec stupéfaction. Je suis particulièrement fier de “Escape”, écrite dans ces conditions sans que j’aie eu besoin d’y retoucher. “Fire” également… Je mens dans “Alone Again” car je n’ai pas d’enfant, mais le fait de m’être mis dans ce genre de situation m’a obligé à adoucir un peu mes textes. Ils leur arrivent de sonner un peu dépressifs, ce que je ne suis pourtant pas.

 

 

Jay-Jay Johanson (2015) : Parfois, mais pas toujours, les mélodies me viennent plus facilement. Dans certains cas, je dois m’atteler à la tâche, ou je traduis des extraits de mon journal intime en anglais. Ils deviennent alors de la poésie, des paroles.

 

 

J : Le côté séducteur de votre voix vient en partie de son apparente fragilité. En tant que chanteur, faites-vous beaucoup d’exercices vocaux ?

 

Jay-Jay Johanson (2000) : Non, mais peut-être le devrais-je (rires). Ne serait-ce que pour éviter de sonner comme Lou Reed ou Dylan qui détruisent de plus en plus les mélodies de leurs chansons en concert.

 

Jay-Jay Johanson (2015) : Non, c’est quelque chose que je n’ai jamais fait et que je n’ai jamais voulu faire. J’ai toujours pensé que si je faisais ce type d’exercice, ma voix perdrait de son caractère.

 

 

J : Quel genre de musicien est Jay-Jay Johanson ? Un bricoleur electro ? Un chanteur pop ?

 

Jay-Jay Johanson (2000) : Lorsque j’ai amené “Poison” à ma maison de disques, les gens qui y travaillent étaient un peu déçus : ils auraient préféré que je parte dans une direction électronique plutôt que pop, voire rock. Mais c’est ainsi : je ne me suis jamais positionné en tant que musicien électronique et j’ai toujours été beaucoup plus proche de la culture pop.

 

Jay-Jay Johanson : Je pense être un peu tout ça à la fois, mais je suis avant tout un chanteur, songwriter, arrangeur, producteur et performer. Et donc un musicien.

 

 

J : Avez-vous tendance à faire ce votre public attend de vous ?

 

Jay-Jay Johanson (2000) : Il est clair qu’il attend désormais un positionnement plutôt arty de ma part, que j’aurais probablement tort de ne pas adopter. Quelque chose d’assez éloigné, en réalité, du “1, 2, 3, 4 !” propre au rock’n’roll. Je suis assez conscient de ça, tout en constatant également que lorsque c’est Iggy Pop ou Lou Reed qui comptent “1, 2, 3, 4 !”, c’est très arty.

 

Jay-Jay Johanson (2015) : Je n’y ai jamais véritablement réfléchi, en tous cas pas quand je suis en studio. Par contre, lorsque je m’apprête à monter sur scène, il m’arrive de me demander quelle chanson le public aimerait entendre.

 

 

J : Etes-vous intéressé par la musique d’aujourd’hui ? Quels albums récents avez-vous achetés dernièrement ?

 

Jay-Jay Johanson (2000) : Non, je ne le suis pas. J’adore Aphex Twins, par exemple, mais ça ne m’inspire pas du tout. J’écoute Lauryn Hill ou les Fugees mais ils n’ont aucun effet sur moi. Je me sens proche des vieux compositeurs de musique de film, comme John Williams, qui étaient capables de renforcer le côté dramatique d’une scène. J’aime “Psycho”, “Jaws”, “Halloween” et les thèmes de John Carpenter. Il ressemble à un joueur de claviers allemand des années 70 (rires).

 

Jay-Jay Johanson (2015) : Je suis beaucoup plus inspiré par les nouveautés que par ce qui émane du passé. Je me suis récemment procuré des disques de nouveaux artistes que j’adore parmi lesquels Jamie xx, FKA Twigs, Grimes, Lana Del Rey, James Blake, Burial et King Krule… Ils sont énormes.

 

 

J : Il sort de plus en plus d’albums en hommage à des grands groupes ou musiciens solo. Quel est celui dont vous aimeriez reprendre une chanson ?

 

Jay-Jay Johanson (2000) : EMI m’a proposé de participer à un tribute à Kraftwerk à paraître à l’automne et j’ai proposé “Neon Lights”. Mon frère, plus âgé que moi et qui n’apprécie pas trop ma musique mais adore Kraftwerk, tolère ma version, que je trouve plutôt réussie. Mais mon album préféré de Kraftwerk est “Computer World”. Ce disque a été complètement récupéré par le mouvement hip-hop américain, par des gens comme Grandmaster Flash. C’est fou lorsqu’on songe que Kraftwerk n’a fondamentalement rien de black. Pourtant, il paraît que la première fois que le groupe a joué à New York, le public était essentiellement noir.

 

Jay-Jay Johanson (2015) : Mmm, la plupart des chansons que j’aime sont impossibles à reprendre (rires). Et en vérité, je les apprécie trop pour avoir envie de les massacrer… Et au bout du compte, je préfère chanter celles que j’écris.

 

 

Bonus Apparents

 

“Whiskey” (1997)

(BMG)

 

Or donc, voilà le phénomène. Celui dont on parle, qu’il faut écouter, et qui, ce n’est pas faux, mérite qu’on l’entende. Le meilleur Suédois depuis Bjön Borg ? Peut-être. Ce premier album de Jay-Jay Johanson est celui qu’attendaient quelques hipsters un peu crétins, qui voient dans le easy listening et ses déviances bacharachiennes l’avenir de la pop. Mais “Whiskey” est d’abord un disque fantastique, finaud dans l’approche, espiègle dans la forme. Plein comme un œuf de belles chansons à trois pattes comme on les aime, prêtes à être fredonnées sous la pluie et qu’on a hâte de pouvoir apprécier sur scène. Ce Jay-Jay cultivé n’a pas trente ans, et pourtant sa petite cuisine atteste d’une étonnante maturité, comme si pour bien comprendre, il suffisait de savoir observer. Pas forcément longtemps, mais intensément. Ses oreilles de musicien, il les a laissées traîner partout. A droite, où des disques de bop prennent la poussière, à gauche, chez les groupes emblématiques des 60’s, et au milieu, là où, des Walker Brothers à Neil Hannon (Divine Comedy), des allumés entretiennent depuis toujours un chaos chic. Sa trip-pop, fourmillante de samples obséquieux, d’arrangements kitsch mais rigoureux, est drôle à sa façon. Avec sa tête de Warhol anémié, il croone : “Alors, dites aux filles que suis de retour en ville, et qu’elles feraient bien de se méfier”. Moins on y croit, plus on jubile. “It Hurts Me So”, “The Girl That I Love Is Gone” et “I Fantasize Of You”, décadentes mais pas décaties, ont le potentiel nécessaire pour faire oublier les manières austères de Björk et autres Portishead, débroussailleurs présumés du genre qui est pour l’heure le leur, mais ennuie parfois à mourir.

 

 

“Tattoo” (1998)

(BMG)

 

Or donc, voilà le phénomène. Celui dont on parle, qu’il faut écouter, et qui, ce n’est pas faux, mérite qu’on l’entende. Le meilleur Suédois depuis Björn Borg ? Peut-être. Ce premier album de Jay-Jay Johanson est celui qu’attendaient quelques hipsters un peu crétins, qui voient dans le easy listening et ses déviances bacharachiennes l’avenir de la pop… Stop ! Halte à la redite ! On s’en sera rendu compte, ces quelques lignes datent de la sortie de “Whiskey”. Pourquoi donc les recycler ainsi ? Et bien tout simplement parce que “Tatoo”, deuxième livraison de l’Allumette suédoise, craque exactement comme la première. Comme un parfait hoquet. Comme la seconde partie d’un double-album que Jay-Jay Johanson aurait enfin eu la permission de divulguer. Comme si “Tatoo” avait été précédé de démos sorties un an auparavant sous le nom de “Whiskey”. Comme si le style du gars, indéniablement doué, était en somme une recette. Et le rock critic de se sentir tout chose. Pas berné, pas floué, mais chose. Ce trip-hop à trois balles, ces éclats de cordes chic, cette voix de fausset entre générations bop et pop pas perdues pour tout le monde, ont déjà été évoqués dans ces colonnes avec un emportement bien légitime. Devant tant de grâce. Toutefois, on aurait souhaité que, sans se mettre à sonner comme Marilyn Manson, Jay-Jay planche davantage et emprunte des canaux vierges, plutôt que de creuser, ostensiblement, le même sillon. Mais voilà, à l’adversité artistique, il a préféré l’enfonçage de clou, l’annexion définitive d’un territoire. “Friday At Rex”, un sample de Françoise Hardy, la voix d’Autour De Valérie sur l’épineux “Jay-Jay Johanson”, tout concourt ici à flatter plutôt la France de Paris que le journaliste de l’ouest.

 

 

“Poison” (2000)

(BMG)

 

L’ange ébréché venu du froid revient fouler les terres du sud qui ont accueilli sa trip-pop décadente mieux que d’autres : “Poison” est un nectar. Coïncidence ? Certainement pas : il y a du Suede, le groupe, dans “Poison”, chanson-titre du troisième album de Jay-Jay Johanson, ce Nordique au sang chaud que les branchagas d’ici ont fait prince. Grâce à ses mélopées graciles, ses faux airs d’intello transi et les ambiances craquelées qu’il dépeint en mots choisis depuis son “Whiskey” de 1997, l’amoroso roseau collectionne les éloges et les chroniques favorables. A califourchon sur la vague Massive Attack/ Björk, l’axe médian de la pop à errer et du beat brocanté, Johanson propose depuis ses primes ébats une alternative plus humaine, conséquence d’une passion obsédante pour les vraies chansons, celles qu’on fredonne sur les quais de gare blafards ou un verre vide à la main. Si, par leur formule, ses deux premiers albums sonnaient plus mode que nature, Jay-Jay est avant tout un singer-songwriter conscient de ses limites. Le plus troublant est que la variété prend une tournure expérimentale lorsque Jay-Jay Johanson l’aborde. Délavés par les marées grises, ses refrains aguichent l’ouïe mais empruntent des voies dérobées, des accords de traverse. Certaines de ses postures et impostures sont destinées à émouvoir les cœurs les plus clos. Une nouvelle fois, Johanson a sollicité les services de son compagnon de studio, le fidèle claviériste Erik Jansson. Et s’il s’est également appesanti sur certains mots, c’est pour, entre candeur contrariée et spleen de passage, mieux en extraire la sève : c’est tout l’or de ce funambule-là.

 

 

“Antenna” (2002)

(BMG)

 

Autant inspiré par Burt Bacharach que par les grandes manœuvres du fameux Massive Attack de Bristol, le Suédois Jay-Jay Johanson a inventé la trip-pop vers le milieu des années 90. Convaincu de détenir là une certaine vérité sonique, il en a rempli trois albums de moins en moins remarqués au point que ce petit malin a trouvé judicieux, en 2002, de se réinventer en techno kid albinos. Connaisseur des choses qui groovent, Jay-Jay s’est associé, pour “Antenna”, avec les Munichois de Funkstörung, rigoureux hérités des maîtres Moroder ou Kraftwerk, connus pour leurs arrangements stricts. Les 80’s en ligne de mire et Johanson pousse ici ses torch songs alanguies en dépit des bidouilles (“Open Up”, “Tomorrow”, “Déjà Vu”), synthétiquement placides ou un brin nerveuses selon l’humeur. Jouant le décalage plutôt que le compromis, Jay-Jay Johanson se vend un peu, comme pour mieux prendre la température du temps qui file (“On The Radio”), ou peut-être histoire d’y croire encore.

 

 

“Rush” (2005)

(Labels)

 

Alors que l’intelligentsia jetait des regards désespérés en direction des vadrouilles farfelues de Björk, Massive Attack ou Portishead, Jay-Jay Johanson allait prendre la pop par surprise en fin d’années 90. Natif de Suède, il proposait une alternative crédible aux démarches sèches. Citant pêle-mêle, dans sa musique et ses propos, Michel Legrand, Damien Hirst, Chet Baker ou Françoise Hardy, le crooner tendre commença par offrir un “Whiskey”. Au détour de plages faussement lascives, il tricotait un genre perso. Constatant que la scène électronique souffrait de carence mélodique, Jay-Jay, singer-songwriter doré sur tranche, décida de tisser des couplets, de fomenter de vrais refrains, et d’amalgamer jazz, country et drum’n’bass tout en cultivant une étrangeté de ton et une fausse rigueur aussi pittoresques que sa voix tombée des nues. Jusqu’à ce que Jay-Jay cale ? Ce drôle d’homme est de retour en 2005 avec un cinquième album studio ( et une bande originale, celle de “La confusion des genres”) presque aussi réussi que le tubesque “Rush” d’ouverture, irrépressible torch song moderne rivée à ses amours 80’s. Requinqué, Johanson avance “The Last Of The Boys To Know” et les discoïdes “All My Teachers”, “Mirror Man” et “Forbidden Words” (un instrumental), comme si de presque rien n’était. Dans “Another Nite Another Love” et “I.O.U. My Love”, il caresse le souvenir de ce son west-coast à danser si bien revisité avant lui par Chaz Jankel dans “109” ou “Glad To Know You”. “Rock It” porte mal son titre mais noie agréablement le poisson après l’avoir mené vers un filet que ce Pet Shop Boy à lui tout seul adorerait qu’on prenne pour un hamac.

 

 

“Self-Portrait” (2007)

(BMG)

 

Avec ce septième album, Jay-Jay Johanson se montre plus étonnant et téméraire que jamais. Son songwriting mélancolique et sa vision orchestrale en sont les éléments majeurs. Ils contribuent à faire de “Self-Portrait” un projet réellement envoûtant. Toutes ses chansons glissent entre les oreilles comme un baume liquide et ne vont pas manquer d’interpeller l’auditeur. Enregistré aux studios Break My Heart, avec Erik Jansson et Magnus Frykberg (batterie et percussions), et le guitariste Jeff Rian à la contribution improvisée, “Self-Portrait” est à la fois attractif et raffiné. Ses textures légères et trip-hop s’opposent aux textes troublés qui reflètent des préoccupations plus personnelles. Jay-Jay Johanson, sorcier adoubé capable de murmurer à l’oreille de machines qu’il sait faire rentrer dans son rang, mais aussi de s’entourer de musiciens voués à sa cause, arrache des mélodies, subtilement catchy, à des atmosphères complexes. Quasi palpable, la tension est alimentée ici par des rythmiques croustillantes tandis que la voix si particulière de Jay-Jay met en abyme les sentiments rares qui font tout le charme de cet esthète. Crooner de l’impossible qui mérite tellement mieux que d’être prisé des bobos, Johanson continue à relever les défis personnels qui enrichissent son œuvre depuis dix ans. A écouter en priorité, “Wonder Wonders”, la ballade épique “Lighting Strikes” ou cette “Sore” qui clôt l’album et intrigue par des mouvements rythmiques comme seuls les gens du nord peuvent en imaginer.

 

“Cockroach” (2013)

(BMG) 

 

Il a surgi du froid à la toute fin du siècle dernier, lorsque Massive Attack et Portishead inventaient le trip hop. Mais son trip à lui, c’était plutôt la pop. Il s’est donc inspiré de la bricole de Bristol pour donner un cadre à ses premières chansons (parues sur les albums “Whiskey”, “Tattoo” et “Poison”) que les Français, contre toute attente, ont adorées. L’allumette suédoise à la voix de crooner de verre a ensuite composé pour le cinéma, “installé” des choses dans des musées, touché à l’electro pour voir et même testé des coiffures bizarres. En 2008, l’excellent “Self-Portrait” nous a rappelés au faux désordre de sa pop au spleen lourd et bas comme les orages d’été, et a confirmé, qu’avec le temps, Jay-Jay Johanson était devenu un grand musicien de la trempe de ses idoles, torsadeurs de torch songs, jazzmen aux sales manières et orchestrateurs des années 60. Parce certaines boucles ressemblent en fait aux spirales de metal qui reliaient les cahiers d’avant, le blondinet frêle que les bobos de partout ont eu la faiblesse de prendre pour un des leurs, revient avec un neuvième album dont le parfait équilibre rappelle les premiers. “Cockroach” est un modèle de dosage raffiné dont la qualité doit tout aux quantités. Trip hop, jazz de bar, pop mélancolique, rythmiques émiétées et harmonies osées sous-jacentes sont les ingrédients qui confèrent à la délicate “Coincidence”, au premier single “Mr Fredrikson” (massif comme une douce attaque), à la drakienne “Hawkeye”, à la pulsée “Antidote” et à la spectrale “Insomnia” leur caractère fragile et dangereux. Et lorsque Jay-Jay rend hommage à Ryuichi Sakamoto (“Orient Express”), on se dit que son monde est décidément fascinant et qu’y être invité régulièrement est un privilège.*

 

 

“Opium”, nouvel album de Jay-Jay Johanson,

disponible depuis le 26 mai 2015.

Jay-Jay Johanson en concert à La Cigale (Paris),

le 15 octobre 2015.

 

@copyright CTBK/Jérôme Soligny 09-2015 

 

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