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QU'ELLE ÉTAIT VERTE MA VALLÉE Qu'elle était verte ma vallée

Qu'elle était verte ma vallée

Ça ne durera peut-être pas, mais les fachos autrichiens viennent de l’avoir dans l’os. C’est une excellente chose. Pour marquer le coup, je rends hommage aux Verts. Et surtout au vert, la couleur de la vallée de Richard Llewellyn. Adolescent, “Qu’elle était verte ma vallée” a été un des rares livres que j’ai lus jusqu’au bout. Il n’y a pas de quoi être fier. Mais moi qui n’y connais pas grand-chose en littérature, je suis bien content de l’avoir terminé. En 2011, à la sortie de la première édition de "Je suis mort il y a vingt-cinq ans", on m’a demandé, pour le festival A Vous De Lire (?), de rédiger un hommage à un auteur. J’avais choisi Richard Llewellyn. Voici ce texte, tel que je l’ai écrit alors. Je lève mon mug de café rallongé à la santé des Verts d’Autriche et à ceux qui pensent à la Terre avant de penser au reste et à eux-mêmes. Le seul acquis qui vaille, c'est la planète. Go, Dick, go !

 

 

 

Cher Richard,

 

Je t’écris cette lettre que tu liras peut-être si… Oops, non, ç’a déjà été fait, je crois. Je recommence : cher Richard, je t’écris cette lettre alors qu’il fait sombre dehors, que la maison est endormie, et que là-bas, entre les arbres debout et les maisons couchées, la mer et la nuit ne font encore qu’une. Pas pour très longtemps, alors profitons-en ! Oui, j’ai encore très peu dormi, et je m’y prends au dernier moment pour rédiger ces quelques lignes. Pas par choix, je te rassure, mais parce que je cours après le temps depuis la nuit des miens, et en ce moment, Richard, c’est un peu de ta faute. Franchement, j’étais bien tranquille avec ma musique, ma pop music, lorsque tu t’es introduit dans ma vie. J’avais trois disques et demi que j’écoutais en boucle, une passion qui commençait à me dévorer, et il a fallu que je tombe sur ton premier roman et qu’il ouvre en moi une vanne que je n’ai jamais pu refermer. Ça, donc, en plus du reste. Alors que je me rêvais, presque malgré moi, en musicien qui, au minimum, allait marquer son siècle, c’est-à-dire les deux à califourchon desquels j’allais passer mon existence, tu m’as laissé entrevoir que les mots pouvaient valser aussi haut et aussi fort que les notes. Oh, cher Richard, j’imagine que tu n’es pas ce qu’il est convenu d’appeler un grand écrivain, et je parie le peu que j’ai et tout ce que je n’ai pas, que moi seul vais m’adresser à toi. Richard, en 2011, si ça se trouve, il n’y a plus que moi pour t’écrire. Et tu sais, ce n’est pas la première fois.

 

Dans les années 80, je t’ai dédié un de mes disques, mais malheureusement, c’était écrit en minuscule sur la pochette, et il ne s’en est pas vendu des masses. Cher Richard, si je peux me permettre, c’est moi qui avais un cœur de lion à l’époque et je rugissais à l’approche des points d’eau. Je voulais mettre les points sur les “i”, encore et toujours, délimiter le territoire de mes ébats intellectuels, impossibles à canaliser et que je réfutais pourtant au nom d’un instinct, d’un sixième sens instinctif plutôt, que l’autodidacte que j’étais et suis resté, a toujours considéré comme son seul carburant. Mais Richard, je te dois une fière chandelle, un énorme paquet de bougies en fait, car tu m’as confirmé l’importance de la famille, celle des racines, des amis et des lieux qu’on porte en nous et qui coulent dans nos veines, comme le sang du blues et les larmes des bleus à l’âme de Françoise. Sagan. D’ailleurs, et ne te vexe pas, j’aurais très bien pu écrire, pour boucler la boucle et rendre hommage, à Alexandre du goulag, à Jacques-Yves sous les mers, à Charles et son grand voyage psychédélique, à Radiguet qui n’a pas de prénom, ou peut-être de nom… Mais il a fallu choisir, encore et toujours, et ces lignes sont donc pour toi.

 

Cher Richard, parce que j’ai bien peur de ne pas être très clair, je vais simplifier. Je t’écris pour dire merci. Merci, du fond de mon enfance passée en musique avec très peu de livres dans la vitrine verte confectionnée par mon papi Lucien, un artiste qui a passé sa vie à remplir des colonnes de chiffres parce que de son temps, passer à côté de l’existence, était souvent la norme. Et puis, il avait une famille à nourrir. Merci, parce que comme toi, je suis fier de là d’où je viens. Oh, pas au point d’entrer au Conseil Municipal ou au Syndicat d’Initiative, mais bien assez pour pouvoir affirmer que là où il y a le ciel, le soleil et la mer, la vie peut être formidable. Oui, le soleil, j’ai bien dit. C’est ce truc paradoxal et chaud qui brille entre les averses. Merci, parce que les enfants, au moment où je t’écris, sont tous les deux dans la maison. Comme deux petits volcans que l’obscurité apaise, ils dorment, au milieu des disques et des livres. A des étages différents, mais ils sont là, bien là et bien entourés. Et ils sont la chair de la nôtre, ce qu’on a de plus cher etc. Mais ce n’est pas à toi que je vais redire tout ça, je sais que tu me reçois. 5 sur 5.

 

Merci Richard, parce qu’à l’âge où, si j’avais raté ma vie, j’aurais dû commencer à me préoccuper de mes points de retraite, j’ai osé jouer à l’auteur, écrire. Faire le grand saut, passer à l’acte. Car si la musique m’a semblé naturelle, la littérature m’a toujours impressionné. Et depuis que “Je suis mort il y a vingt-cinq ans” est sorti, ça ne s’est pas arrangé. J’ai eu beau me rassurer en me disant que toi aussi, tu avais plusieurs cordes à ton arc et un paquet de flèches dans ton carquois, j’ai dû prendre sur moi pour y croire vraiment. Me pincer en somme. Et faire confiance à mes premières lectrices. La femme, l’avenir de l’homme, tout ça. Bref, comme toi, j’ai raconté ce que j’avais sur et dans le cœur, sans trop réfléchir, sans me préoccuper de la forme. J’ai réveillé Thierry, c’était gonflé, mais depuis, je l’ai prié de m’excuser.

 

J’ai remué le passé, parlé des lieux et des gens, des pays de l’enfance, des guerres qu’on gagne parce qu’on accepte de les perdre, de ceux qu’on serrera dans les bras jusqu’à ce que la mort, qu’on emmerde en fait, nous sépare. J’ai même évoqué les laissés dans le caniveau aride. A des kilomètres du premier point d’eau. Oui, ma vie aurait pu s’appeler Les malheurs d’Orgel, mais franchement c’est plutôt Le bal de la comtesse Sophie. Et on y danse, parfois, le soir, un verre de bordeaux à la main en prenant des poses, en osant des prises sur un tatami susceptible de se transformer en tsunami à tous moments. Sacrés nous.

 

Cher Richard, tout ça, en bas, en moi, c’est une sorte de Pays de Galles, tu vois. Mine de rien. Oui, je sais, c’est facile et à peine drôle. Tu sais, j’aurais tout aussi bien pu écrire à Pierre aussi. Desproges, oui, Pierre Desproges. Mais voilà, détail qui tue, je ne suis jamais parti. Comme toi. Qui a eu ce courage. Crois-moi, ce n’est pas faute d’avoir essayé. Il m’est arrivé de pousser mon propre bouchon un peu loin, mais je suis toujours revenu, comme une balle de Jokari. Et plus j’allais loin, plus je revenais vite. En fait, j’étais fait pour rester. Je m’y suis résigné. Alors je fais le malin. Du soir au matin. J’écris des chansons et je noircis des pages, parce que le silence et le blanc ne sont pas trop mes trucs. Pas mes trucs du tout même.

 

Cher Richard, encore merci. Mille fois merci. Pour ce roman déclencheur, certainement. A la couverture de la même couleur que l’espoir et l’étagère de ma chambre d’enfant. Que j’ai conservée et où je stocke aujourd’hui des pointes et des vis. Je vous salue d’ici et vous prie d’embrasser tous ceux que j’aime là-haut. Et même Marc Bolan qui doit vous gonfler, j’en mets ma main à couper. Je vais vous laisser Richard, Llewelyn, car le jour se lève et ce n’est déjà plus pareil. Avant de m’effacer, je vais me permettre de vous citer. Tiens, je vous vouvoie désormais. Pour qui je me suis pris à vous tutoyer d’entrée ? Franchement, Jérôme, je déconne.

 

“Est-il mort, quand sur mon visage je sens encore l’humidité des larmes que je versai, quand ma voix, se frayant un passage à travers l’aridité de ma gorge, essaya de lui dire adieu, mais que les mots trop timides, ô Dieu, n’osèrent se présenter et que je quittai sans rien dire, pleurant, le cœur saignant et déchiré ?

 

Est-il mort ?

 

Car, s’il est mort, moi aussi je suis mort, et tous nous sommes morts, et le reste n’est que dérision. Qu’elle était verte ma Vallée, la Vallée de ceux qui ne sont plus !”

 

 

 

  

 

Rédigé pour le festival A Vous De Lire en 2011.

 

@copyright CTBK/Jérôme Soligny 05-2016

 

 

 

 

 

 

 

 

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